Cancer du sein, etc. : « Il ne faut pas voir l’innovation médicale uniquement comme une dépense »
Une étude européenne du WifOR Institute, relayée en Belgique par les laboratoires Roche, tente de chiffrer la valeur sociale et économique des médicaments innovants. Dans le cancer du sein HER2+, les traitements de Roche auraient généré 53,75 millions d’euros pour l’économie belge entre 2019 et 2024, grâce au maintien ou au retour à une vie active des patientes. Un chiffre qui n’est évidemment pas neutre mais qui invite à regarder autrement le coût de l’innovation.
Le débat sur les médicaments innovants commence presque toujours de la même manière : combien cela coûte-t-il à l’assurance maladie ? La question est légitime. Elle est même indispensable dans un système de sécurité sociale soumis à une pression budgétaire permanente. Mais elle est incomplète.
C’est précisément ce que veut démontrer l’étude réalisée par le WifOR Institute, un institut indépendant de recherche économique, à la demande des laboratoires Roche. Le rapport européen, publié en mai 2026, analyse la charge socio-économique de trois grands domaines thérapeutiques - le cancer du sein HER2+, la sclérose en plaques et certaines maladies de la rétine - dans 26 pays européens. Le rapport belge se concentre, lui, sur le cancer du sein HER2+. Il est mis en exergue par Roche ce 18 juin.

Son message doit être lu par Frank Vandenbroucke : un traitement innovant ne produit pas seulement un bénéfice médical. Il peut aussi permettre à une patiente de reprendre le travail, de rester active, de s’occuper de ses proches, de contribuer à la vie économique et sociale. Cette valeur-là est rarement visible dans les tableaux budgétaires classiques.
« 53,75 millions d’euros réinjectés dans l’économie belge »
Selon les résultats spécifiques à la Belgique, les médicaments innovants de Roche dans le cancer du sein HER2+ auraient (selon le laboratoire lui-même) généré 53,75 millions d’euros dans l'économie entre 2019 et 2024, soit 8,95 millions d’euros par an. Ce calcul repose sur la productivité retrouvée des patientes traitées. C’est, selon Roche, l’équivalent de la politique de prévention de la Belgique francophone (les trois Régions réunies).
L’étude belge prend en compte un sous-ensemble de traitements Roche dans ce domaine : trastuzumab, trastuzumab emtansine et pertuzumab.
Le chiffre de 53,75 millions d’euros est évidemment à manier avec prudence : il s’agit d’une modélisation économique, construite à partir d’hypothèses, de données cliniques, de données de productivité et de taux de participation au marché du travail. Mais il a le mérite de informer que le médicament n’est plus seulement une ligne de dépense. Il devient aussi un facteur de maintien dans la vie active.
A l'heure où près de 600.000 malades de longue durée donnent de l'urticaire au gouvernement Arizona, cela vaut la peine de l'entendre.
Une valeur souvent invisible
Le rapport WifOR utilise deux concepts. Le premier est celui de la charge socio-économique de la maladie. Il mesure ce que la maladie fait perdre à la société en années de vie en bonne santé (DALYS), en capacité de travail, en productivité rémunérée et non rémunérée.
Le second est celui de l’impact social des médicaments. Il mesure ce que l’amélioration de la santé rend possible : un retour au travail, une plus grande autonomie, une participation à la vie familiale, associative ou sociale.
Dans le cancer du sein HER2+, le rapport européen estime que la charge socio-économique cumulée a atteint 139 milliards d’euros entre 2017 et 2023 dans les 26 pays étudiés (l'équivalent de 3 millions de DALYS). Elle pourrait encore représenter 89 milliards d’euros entre 2024 et 2027 (2 millions de DALYS). En 2023, le seul cancer du sein HER2+ aurait coûté 21,2 milliards d’euros aux économies européennes concernées. Ce coût pourrait grimper à 24,3 milliards en 2027.
Face à cette charge, les traitements analysés par WifOR auraient contribué à hauteur de 1,7 milliard d’euros à la croissance économique entre 2017 et 2023 dans les pays étudiés. Une contribution supplémentaire de près de 1,3 milliard d’euros est attendue entre 2024 et 2027.
Casser les silos budgétaires
Roche prêche pour sa chapelle. Mais c’est l’un des messages politiques du document : il faut casser les silos budgétaires. Détecter plus tôt, traiter plus vite, éviter les complications, préserver l’autonomie et maintenir les patients dans la vie active. Sur papier, tout le monde est d’accord. Dans la pratique institutionnelle belge, c’est beaucoup plus compliqué.
C’est un point essentiel. Plus la maladie est détectée tôt, plus les traitements peuvent éviter des trajectoires lourdes, des complications, des arrêts prolongés, voire des pertes définitives d’activité. À l’inverse, un diagnostic tardif coûte plus cher humainement, médicalement et économiquement.
Le rapport WifOR ne dit pas que l’innovation remplace le dépistage. Il dit plutôt l’inverse : innovation thérapeutique et dépistage précoce doivent fonctionner ensemble. L’une sans l’autre produit moins d’effet.
Au-delà du cancer du sein
Le rapport européen élargit l’analyse à deux autres domaines : la sclérose en plaques et l’ophtalmologie.
Pour la sclérose en plaques, la charge socio-économique cumulée est évaluée à 132 milliards d’euros entre 2017 et 2023 dans les 26 pays étudiés (2 millions de DALYS). Elle pourrait encore atteindre 89 milliards d’euros entre 2024 et 2027 (un million de DALYS). Le rapport souligne que 78% de cet impact provient des pertes de productivité rémunérée évitées. Ce n’est pas un détail : la sclérose en plaques touche souvent des adultes jeunes, en pleine vie active.
Dans les maladies de la rétine, notamment l’œdème maculaire diabétique et la dégénérescence maculaire liée à l’âge, le rapport estime la charge socio-économique à 59 milliards d’euros entre 2017 et 2023, et à 46 milliards d’euros supplémentaires entre 2024 et 2027. Là encore, l’enjeu dépasse le seul coût médical. Préserver la vision, c’est préserver l’autonomie, éviter la dépendance, maintenir certaines activités, y compris chez les personnes plus âgées.
Une étude utile, mais pas neutre
Il faut évidemment rappeler que cette étude a été commandée par Roche et qu’elle porte sur des médicaments Roche. Le rapport ne prétend pas mesurer toute l’innovation médicale. Il ne dit pas non plus que tout médicament innovant est automatiquement rentable pour la société.
Mais il pose une vraie question aux décideurs publics : comment évaluer correctement la valeur d’un traitement ? Aujourd’hui, les analyses coût-efficacité restent trop souvent centrées sur les coûts médicaux directs. Le rapport plaide pour une approche plus large, intégrant les effets sur le travail, les aidants, les activités non rémunérées et la contribution économique globale.
Combien coûte l’absence d’innovation ? Combien coûte un diagnostic tardif ? Combien coûte une patiente qui ne peut pas reprendre le travail ? Combien coûte un aidant qui doit réduire son activité ? Combien coûte une perte d’autonomie évitable ?
La Belgique aime répéter que son système de santé est performant. Mais dans un tel système, l’innovation est trop souvent perçue comme une menace pour les finances publiques avant d’être regardée comme un investissement potentiel.
Le rapport WifOR et les données belges publiées par Roche invitent à inverser la question. Non pas seulement : combien coûte l’innovation ? Mais aussi : combien coûte l’absence d’innovation ? Combien coûte un diagnostic tardif ? Combien coûte une patiente qui ne peut pas reprendre le travail ? Combien coûte un aidant qui doit réduire son activité ? Combien coûte une perte d’autonomie évitable ?
Dans le cancer du sein, ces questions concernent des femmes, des familles, des entreprises, des hôpitaux, des budgets publics. Elles concernent aussi une société qui devra choisir entre une vision comptable de court terme et une politique de santé réellement intégrée.
Message de l'industrie innovante : la prévention, le dépistage et l’accès rapide aux traitements efficaces ne devraient pas être mis en concurrence. Ils forment le même continuum. C’est précisément ce continuum que la Belgique peine encore à financer, organiser et piloter.